Renforcer la cohésion sociale : entretien avec Sandra Hoibian, sociologue et directrice générale du Crédoc

Sandra Hoibian est directrice générale du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc). Spécialiste notamment de la cohésion sociale, elle souligne que celle-ci doit beaucoup, pour exister, à l’égalité en matière de logement.
Qu’est-ce qui fait la cohésion sociale ?
La cohésion sociale repose sur trois piliers. Économique, tout d’abord, c’est-à-dire que les inégalités de patrimoine et de revenus doivent être limitées. Politique et citoyen ensuite : il faut que les Français aient confiance dans le personnel politique et les institutions, et qu’ils s’engagent dans la vie de la cité. Culturel, enfin, avec un minimum de valeurs communes partagées par tous. À en croire de nombreux discours, nous serions une société désunie. Pourtant quand on observe plus en détails, le jugement ne peut pas être aussi catégorique. Certes, les inégalités augmentent mais grâce à la redistribution publique, le ratio de richesse entre les ménages les plus riches et les ménages les plus pauvres passe de 18 à 3. Si les Français font preuve d’une certaine défiance vis-à-vis des politiciens, ils restent confiants dans leurs élus locaux. Nous disposons, par ailleurs, d’un système de protection sociale et de services publics qui permettent à chacun de se soigner et d’être éduqué gratuitement par exemple. Il est donc tout à fait possible de voir le verre à moitié plein ou à moitié vide.
En quoi le logement est-il un levier important de la cohésion sociale ?
Quand j’évoque les inégalités économiques, l’accession au logement et à la propriété en est l’exemple le plus flagrant. Depuis le début des années 2000, le prix de l’immobilier est déconnecté des revenus des ménages. Aujourd’hui, ce sont les plus aisés, les plus âgés et les couples qui peuvent acheter un appartement ou une maison. Les jeunes, les célibataires, les familles monoparentales… se retrouvent de fait sur le marché locatif et rencontrent souvent des difficultés pour se loger (surtout dans les zones en tension : littoraux, métropoles) et assumer leur loyer, ce qui n’est pas sans répercussions sur leur pouvoir d’achat. Dans le même temps, les logements collectifs jouent un rôle majeur dans la cohésion sociale : il faut (re)créer des espaces communs où les habitants peuvent se retrouver, échanger, des lieux d’hybridation que les associations, par exemple, peuvent investir.
Il y a donc toujours une volonté de créer du « vivre-ensemble » ?
Quoi qu’on en dise, les Français et surtout les jeunes continuent à s’engager dans le milieu associatif. Et sur le plan culturel, bien qu’on parle beaucoup de polarisation sur certains sujets (féminisme, immigration, etc.), on observe dans le même temps un mouvement de convergence de plus en plus rapide entre les positions des plus âgés et des plus jeunes sur des grands sujets de société comme le mariage pour tous, l’euthanasie…
Si l’on regarde le verre à moitié plein, le tableau est donc plutôt encourageant ?
Il l’est si on accepte de faire un pas de côté et de repenser le cadre de la cohésion sociale. On ne peut pas le nier : nous sommes dans une société où domine l’individualisation. Chacun veut être libre de faire ses choix (affectif, professionnel, familial, etc.), ce qui ne veut pas dire chacun pour soi ! Ce désir d’émancipation des cadres habituels (politiques, religieux, etc.) ne doit pas être perçu comme de l’égoïsme. Les individus veulent être reconnus comme tels, ce qui questionne bien sûr la notion de collectif mais ne signifie pas pour autant un désintérêt pour ce collectif. Il existe une voie pour vivre ensemble en tenant compte des attentes de chacun.
Que proposez-vous ?
De passer d’une société pensée sur le mode de la concurrence à une société qui fait une large place à la coopération. Si cette concurrence est pensée pour être la plus juste possible, elle n’en créé pas moins des tensions. On se compare, on se regarde en chiens de faïence. Il faut, dès l’école, apprendre à coopérer pour mieux valoriser les singularités et permettre de (re)faire société. Pourquoi ne pas s’inspirer de toutes les pratiques participatives des communs ? Pourquoi ne pas institutionnaliser la participation citoyenne ? Pourquoi ne pas développer encore plus les tiers lieux ? Il faut repenser le cadre de la cohésion sociale, mettre en place des gouvernances partagées, laisser de côté les organisations verticales pour miser sur l’horizontalité, pour que chacun puisse apporter, vraiment, sa pierre à l’édifice.
Sandra Hoibian, directrice du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc)
« Les logements collectifs jouent un rôle majeur dans la cohésion sociale : il faut (re)créer des espaces communs où les habitants peuvent se retrouver, échanger (…). »
Retrouvez la version courte de cette interview et plus d’articles dédiés à la cohésion sociale dans le rapport annuel 2025 de CDC Habitat.