Adapter l’habitat au changement climatique : un impératif économique et social. Entretien avec Benoît Leguet, directeur général d’I4CE

Think tank [1] de référence sur l’économie du climat, l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) éclaire les choix à opérer face au changement climatique. Son directeur général, Benoît Leguet, explique pourquoi l’adaptation des logements et des villes n’est plus une option, mais une décision économique majeure et un enjeu social de premier plan, notamment pour les populations les plus vulnérables.
En quoi le climat est-il un sujet économique ?
Du seul fait qu’il touche l’économie réelle. L’action climatique affecte la sécurité, la compétitivité, les finances publiques. Elle pèse sur le coût de l’énergie, sur la valeur des actifs, sur la santé, la productivité, la continuité de services… Poursuivre avec les énergies fossiles et ne pas tenir compte du changement climatique, c’est fabriquer de la vulnérabilité et du surcoût pour demain. Ça n’est pas uniquement une question écologique, c’est une question de souveraineté économique – comment fait-on pour fiabiliser nos approvisionnements en énergie aussi bien en termes de prix que de volumes ? – mais aussi d’usage – comment fait-on pour continuer à vivre dans des bâtiments en surchauffe lors de vagues de chaleur ? Nous devons anticiper pour ne pas subir, et cela nécessite une transformation radicale de l’économie.
Pourquoi les politiques publiques sont-elles indispensables pour engager la transition ?
Les pouvoirs publics doivent donner un cap et planifier toutes les étapes pour atteindre les objectifs. La trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique (TRACC) établie par l’État, et qui retient un niveau de réchauffement à +4°C en France à la fin du siècle, permet aux acteurs économiques de disposer d’un cadre clair pour établir leur business plan. La mise à jour progressive des normes pour mieux intégrer les effets du changement climatique doit permettre de fixer un socle d’exigences commun, même si ces référentiels restent encore aujourd’hui insuffisamment développés. Les pouvoirs publics doivent coordonner la transition pour que tous les maillons de la chaîne de valeur engagent le mouvement en même temps. Mais pour cela, les politiques publiques doivent être crédibles, les engagements pris, tenus. Enfin, il faut que les mesures mises en place soient à la fois efficaces, efficientes et justes.
En quoi le logement et plus globalement les villes sont-ils aux premières loges ?
Le secteur du bâtiment dans son ensemble représente 15,5% des émissions de gaz à effet de serre, 9,6% pour le résidentiel et 5,8% pour le tertiaire[2]. La rénovation des bâtiments s’inscrit dans des cycles longs. En ordre de grandeur, le remplacement d’un équipement de chauffage s’effectue tous les 15 ans, une réfection de toiture ou un ravalement de façades sur un bâtiment se réalisent tous les 30 ans. Autant dire qu’entreprendre aujourd’hui une rénovation exige de le faire en tenant compte des objectifs de neutralité carbone de 2050 et du changement climatique. Cela a du sens d’un point de vue économique : un logement n’est pas un actif comme les autres. On y vit et parfois on le transmet. Ne pas agir, c’est le rendre invivable mais aussi lui faire perdre de la valeur. Mais tout ne se gère pas à l’échelle des bâtiments. La transition concerne aussi l’aménagement des villes. La prévention des inondations, par exemple, ne peut se faire qu’à l’échelle de la collectivité. De la même manière, rendre l’habitat plus vivable en été passe aussi par la création d’îlots de fraîcheur dans les quartiers.
Quel rôle les bailleurs sociaux et institutionnels doivent-ils jouer ?
Ils sont au cœur de la transition car ils interviennent auprès des populations les plus vulnérables au changement climatique, celles qui ont le moins de moyens financiers et qui sont les plus exposées, notamment à la chaleur en été. Leur structure et leur mode de gestion leur permettent de mettre en place des mesures d’adaptation. Parmi elles, la solution minimale serait d’installer des volets pour diminuer l’apport solaire dans les logements. On peut aussi isoler, bien sûr, mettre en place des systèmes de production de froid, se raccorder à un réseau de chaleur urbain quand c’est possible… et pourquoi pas installer des pompes à chaleur. CDC Habitat s’est emparé du sujet et déploie un plan climat, c’est bien, mais il faut aussi le faire savoir. Le Groupe a un rôle de prescripteur : il doit contribuer à produire la norme, à monter le niveau d’exigence, à avoir un impact au-delà de son périmètre.
La trajectoire commune en faveur du climat vous semble-t-elle dans la bonne voie ?
Je constate une vraie montée en maturité des acteurs économiques sur les sujets de la décarbonation et de l’adaptation au changement climatique. Même si certains peuvent avoir la tentation de surfer sur la vague de « backlash [3] écologique ». Avec la TRACC, nous disposons d’un puissant outil de coordination, puisqu’elle prouve que la transition n’a de sens que si elle est engagée par tous. Le « réflexe adaptation » doit se généraliser et il nous faut tous apprendre à penser différemment !
« Ne pas tenir compte du changement climatique et poursuivre avec les énergies fossiles, c’est fabriquer à la fois du surcoût et de la vulnérabilité pour demain. »
Benoît Leguet, directeur général I4CE
Retrouvez la version courte de cette interview et plus d’articles liés à la lutte contre le changement climatique dans le rapport annuel 2025 de CDC Habitat.
[1] Centre de recherche et de réflexion sur des questions politiques, sociales et économiques
[2] Source : Citepa, avril 2025 – Format Secten
[3] Ce terme désigne une réaction hostile.