Une journée au Cours Charles Péguy, à Sartrouville

CDC Habitat soutient depuis 2019, le réseau Espérance Banlieues, en parrainant une classe du Cours Charles Péguy, à Sartrouville (78) pendant trois années scolaires. Bailleur fortement implanté dans les quartiers prioritaires, CDC Habitat a choisi d’apporter son aide financière à une école qui développe un modèle innovant pour lutter contre le décrochage scolaire dans les banlieues. Partons à la rencontre des élèves du Cours Charles Péguy et de leurs enseignants, un lundi du mois de mai.

8 h 20. Tous les élèves sont rassemblés en cercle dans la cour de l’école, avec les enseignants, le personnel, les bénévoles et les visiteurs du jour. Comme chaque lundi, la directrice, Anne-Laure Britsch prend la parole : elle revient sur la semaine passée et évoque celle qui arrive. Les élèves sont en uniforme, les visages sont attentifs. Nous sommes au Cours Charles Péguy, à Sartrouville, un établissement hors contrat du réseau Espérance Banlieues.

En début et en fin de semaine, les enseignants remettent à la directrice les noms des élèves qui méritent d’être encouragés pour leurs efforts. Ils sont appelés individuellement et invités à hisser les trois drapeaux : le drapeau français, le drapeau européen, et celui du Cours Charles Péguy. Ceux qui ont été gratifiés hissent les couleurs et semblent très fiers de cette reconnaissance. Toute l’école entame ensuite le 7e couplet de la Marseillaise, dit « couplet des enfants » puis un extrait de l’hymne européen. La semaine peut commencer.

Une approche éducative spécifique

Le Cours Charles Péguy est situé en REP (Réseau d’éducation prioritaire) à proximité des quartiers du Vieux Pays et des Indes, qui a fait l’objet d’importants travaux dans le cadre du renouvellement urbain. Ces quartiers sont marqués par un taux de réussite scolaire inférieur à la moyenne des Yvelines et un taux de pauvreté (13%) supérieur au taux national (8%).

Les 75 élèves et leurs professeurs travaillent dans des bâtiments préfabriqués, entourés d’espaces verts. L’école partage des locaux avec le centre de loisirs, situé juste derrière : « Bientôt nous aurons de nouveaux locaux, route de Cormeilles », explique Anne-Laure Britsch, qui dirige l’établissement depuis 3 ans. « J’ai commencé mon parcours chez Espérance Banlieues, à Montfermeil, précise-t-elle, au sein de l’établissement pilote du réseau. Même si je suis issue de l’Éducation Nationale, et que je travaillais dans un établissement privé sous contrat, je considère que c’est une reconversion. J’avais besoin de changer d’air ».

L’équipe éducative est composée de 7 enseignants, chacun responsable d’une classe. Au collège, une des particularités du Cours Charles Péguy est la présence d’un enseignant par classe, chargé des savoirs fondamentaux : français, mathématiques, histoire-géographie. Le professeur d’anglais enseigne à temps partiel. « Nous avons la possibilité de choisir nos enseignants. C’est une liberté précieuse. Nos critères sont la motivation, et l’expérience. »  Leréseau Espérance Banlieues apporte son soutien pour la formation. Les enseignants ont aussi un rôle d’éducateurs. Par roulement, ils accompagnent les enfants en récréation, jouent avec eux et deux fois par semaine partagent leur déjeuner.

Des profils complémentaires

L’équipe du Cours Charles Péguy est complétée par une douzaine de bénévoles et trois personnes en service civique. Les bénévoles viennent en soutien au moment des repas, et aussi pour la lecture et l’étude. « Ils soulagent l’équipe pédagogique », témoigne Anne Feytit, bénévole et secrétaire de l’association du Cours Charles Péguy. Chaque école du réseau est en effet créée par une association locale qui cherche à répondre aux défis éducatifs posés dans son environnement : « C’est un beau projet dans lequel on s’investit. On vient pour une cause et l’expérience est très riche. »

Les jeunes en service civique ont aussi un rôle majeur dans la vie de l’école. Clara, par exemple, est étudiante à HEC. Trois jours par semaine et pendant toute l’année scolaire, elle s’investit auprès des élèves et dans le fonctionnement de l’école. « Avec Juliette qui est aussi en service civique, je m’occupe de la levée de fonds, de la communication. Nous sommes aussi présentes auprès des élèves pendant des temps individualisés pour les aider à progresser, c’est une formidable expérience », s’enthousiasme-t-elle.

Les 5 règles d’or de l’engagement

En passant quelques heures au Cours Charles Péguy, le visiteur est frappé par ce mélange de discipline, de bienveillance et de liberté qui caractérise l’ambiance générale. En dehors des heures de cours, les élèves circulent librement dans l’enceinte de l’école et même dans l’espace administratif. Tous les élèves portent un uniforme simple, de couleur différente pour les garçons et les filles et selon le niveau (collège/primaire) : « Le port de l’uniforme développe un sentiment d’appartenance fort à l’école », justifie la directrice. Le vouvoiement est imposé entre adultes et enfants : « Au début ce n’est pas évident », reconnaît une bénévole ». A.L. Britsch se réjouit que les enfants vivent cela « comme une marque de respect envers eux ».

Au Cours Charles Péguy, l’engagement est un rituel auquel tous les élèves sont conviés. Il repose sur 5 règles d’or : Être joyeux, Penser aux autres, Bien travailler et être attentif et curieux, Être vrai, Être propre et ordonné. Ces règles sont inscrites dans le carnet de progression éducative. Elles se matérialisent par une étoile dont chaque élève reçoit les branches en fonction de sa progression.

« Lors de l’engagement, ils reçoivent l’écusson de l’école et le cœur d’étoile. L’objectif est d’obtenir les 5 branches de l’étoile. Les parents assistent à l’engagement. Les enfants posent leurs mains sur l’étendard de l’école et s’engagent à faire de leur mieux pour atteindre les objectifs. Les autres élèves s’engagent à l’aider. »

Soulaymane, élève de CP, reçoit son uniforme

« Un cadre strict mais juste »

Pour A.L. Britsch, l’implication des parents est primordiale : « Les parents viennent chez nous parce qu’ils veulent un suivi de leurs enfants, des classes en petits effectifs, un cadre strict mais juste. Ils veulent retrouver leurs valeurs. Nous sommes transparents dans l’affirmation des nôtres : notre école aconfessionnelle développe une conception ouverte de la laïcité et du respect mutuel. Et nous sommes toujours ouverts au dialogue ». Justement ce jour-là (le 10 mai) l’association Com’je t’aime intervient sur le thème du corps et de la sexualité (« comment respecter et protéger son corps »). A.L. Britsch avait préparé les parents lors d’une visioconférence quelques jours auparavant. « Certains parents sont réticents à l’idée que ce sujet soit abordé dans l’enceinte scolaire et préfèrent en parler eux-mêmes avec leurs enfants », reconnaît la directrice qui est à l’écoute des réserves exprimées tout en restant ferme dans sa position pédagogique : « Nous accompagnons les enfants dans leur globalité, nous leur inculquons, avec les parents, la fraternité, l’égalité et la volonté de réussir. »

Avant l’inscription, les enfants peuvent passer une journée à l’école pour se familiariser avec son fonctionnement. Cette journée d’observation leur permet d’être pleinement acteur de leur choix.

Le déjeuner est un moment important, un autre « rituel » de l’école. Chaque élève apporte son repas, préparé par les familles conformément à leurs règles religieuses ou alimentaires. Le lundi et le jeudi, la directrice est aussi présente et diffuse une histoire pendant le déjeuner, souvent un épisode de l’histoire de France, prétexte ensuite à une discussion avec les élèves. Quand il fait beau, certains déjeunent sur la pelouse. Après le déjeuner « un temps calme » est consacré à la lecture, avec les bénévoles, une activité indispensable pour aider l’enfant à se développer et apprécier cette activité.

Wième, élève de CP et son travail d’art plastique

Des choix pédagogiques singuliers

La pédagogie contribue à la spécificité des écoles du réseau Espérance Banlieues. Elle est inspirée de plusieurs méthodes. Français, Maths, Histoire-Géo représentent le plus grand nombre d’heures. Des plages horaires personnalisées sont organisées pour le suivi des élèves. Une matière particulière « Fonds et Forme de la Relation Humaine », complète les enseignements. Dispensé par la directrice, ce cours relève à la fois d’une approche philosophique et de l’éducation civique et morale.  L’accent est mis aussi sur le développement personnel de l’élève et son bien-être grâce à l’expérience quotidienne du silence obligatoire dans toutes les classes pendant 3 minutes : « Beaucoup font ainsi l’expérience de l’intériorité », remarque A.L. Britsch.

Diriger une école hors contrat c’est aussi travailler pour assurer sa pérennité.  Le Cours Charles Péguy est confronté à des difficultés que la directrice et son équipe affrontent chaque année : «Le recrutement des enseignants, la mixité, la compréhension des règles de la République sont les principales difficultés que nous rencontrons », analyse A.L.Britsch. Le bouclage du budget n’est jamais gagné et « tous les ans il faut repartir à la recherche de fonds, mais notre mode de fonctionnement est bon, et notre trésorerie bien gérée », estime Thierry Rollin, président de l’association du cours Charles Péguy. Anne-Laure Bristch conclut : « Notre ambition est de stabiliser le collège et d’équilibrer la mixité garçons/filles.  Un vrai projet sport est à l’étude avec le recrutement d’un enseignant d’EPS la rentrée de septembre 2021, à temps plein. » Les projets ne manquent pas et bientôt le Cours Charles Péguy pourra les développer dans ses nouveaux locaux.

Le réseau Espérance Banlieues

Créé en 2012 avec l’école pilote de Montfermeil (93)
17 écoles dans toute la France dont 5 en Île-de-France
800 élèves scolarisés
94% de réussite au brevet

Le cours Charles Péguy

Ouvert depuis 2016
7 classes du CP à la 5e
75 élèves scolarisés

Le coût de la scolarité au cours Charles Péguy

75 €/ Mois/ enfant
75 € pour l’uniforme
130 € pour les fournitures scolaires.
Les parents sont impliqués dans le coût global de la scolarité de leur enfant, à hauteur de 14%. Les donateurs (particuliers, entreprises, fondations), sont impliqués dans les coûts de fonctionnement à hauteur de 86%.

1 heure avec la classe de 5e

Aliénor, l’enseignante de cette classe de 5e, vit sa première année au Cours Charles Péguy. De formation Sciences politiques (IEP Toulouse), elle a opéré une véritable reconversion en devenant enseignante au sein d’Espérance Banlieues. « J’étais très intéressée par l’approche pédagogique proposée par le réseau Espérance Banlieues.  J’ai suivi une formation spécifique pendant les vacances. »

Sa classe est composée de 11 élèves. Ce lundi matin, ils sont en plein exercice de mathématiques dans un léger brouhaha studieux. L’enseignante les laisse travailler et répond à leurs questions individuelles. Ce cours sur les nombres relatifs est abordé de façon concrète, conformément à l’approche pédagogique prônée par le réseau : on utilise l’image d’un ascenseur qui monte et descend les étages.

D’un seul coup d’œil, on reconnait ceux qui ont progressé à leur écusson, dont l’étoile comporte plus ou moins de branches. Les élèves sont actifs, participent bien et l’enseignante les sollicite beaucoup, sans jamais élever la voix.

Au Cours Charles Péguy, on apprend aussi aux élèves à se concentrer grâce à la méditation. En milieu de matinée une intervenante entre dans la classe pour initier les élèves à cette pratique. Elle les interroge d’abord sur « leur météo intérieure », une métaphore dont ils sont familiers et qui les aide à exprimer leurs émotions. Suivent quelques exercices de respiration que les élèves pratiquent avec facilité et, ensuite, place au compte-rendu de lecture : des élèves viennent présenter un livre à la classe. La lecture suivie durant toute l’année scolaire fait partie de la pédagogie.

1 heure avec les CE1

Une petite classe où travaillent sagement 7 enfants, 2 filles et 5 garçons. Conformément à la règle de l’école, ils se lèvent dès qu’un adulte entre dans la classe. Les enfants sont en exercice. Le programme de la matinée est inscrit au tableau : chacun l’exécute à son rythme sous le contrôle de la maîtresse et peut s’adresser à elle pour se faire aider. Ils sont tous en chaussons « pour l’esprit cocoon et aussi pour éviter de salir la classe après avoir joué dans les espaces verts qui entourent l’école », explique Lore, l’enseignante. Psychologue de formation, Lore a choisi de venir travailler au Cours Ch. Péguy : « Je crois beaucoup à cette pédagogie de la découverte grâce à la manipulation par les enfants eux-mêmes. »

Quand le travail est terminé, l’élève est libre de choisir une activité pour se détendre mais avant de partir déjeuner, il faut ranger correctement l’espace de travail.